J'étais impressionnée. "Omar, tu es un vrai artiste" ! 

Il était assis sur un vieux siège de voiture à un bout de la pièce parmi des piles de ce qui ressemblait à des rebuts mais en fait était le matériau dont il comptait se servir pour son art.

ll rit comme si c'était la meilleure plaisanterie qu'il ait entendue depuis longtemps. " Je suis un paysan, Madame, un paysan qui peint la nuit."

Il redevint sérieux, " La nuit les esprits viennent; ils m'obligent à peindre ces choses. Quelquefois ma mère me trouve le matin en train de peindre, de dessiner et je n'ai pas dormi de la nuit. Des djinns minuscules et malicieux se faufilent dans ma chambre et me mettent des images dans la tête, me tendent les pinceaux, dansent autour de moi et me poussent à peindre".

Omar rit à nouveau "vous pensez que je suis fou ! moi aussi je le crois !"

Le charme d'Omar réside en son sourire spontané, son gentil regard, la manière dont il bouge, prudemment, comme s'il avait peur de déranger l'espace autour de lui. Son autodérision cache son propre étonnement, sa peur même, de son art.

« Il va falloir qu'on vous trouve du vrai matériel, lui dis-je afin que vous puissiez voir que vous êtres un vrai artiste ».

Ainsi commença ma relation avec Omar Fassar Diouf. Je suis une "organisatrice" qui se sent obligée d'aider les autres à arranger leur vie! Quelquefois, mon obsession cause plus de mal que de bien, mais en général je ne peux pas y résister ! J'ai commencé par fouiller dans mes maigres réserves de papeterie. Le papier était difficile à trouver dans les villages, et même dans les villes, la papeterie coûtait très cher et le choix se limitait à quelques cahiers d'écoliers ou à des parchemins luxueux pour les marabouts. J'ai récupéré des lettres et cartes de la maison, découpé les pages de garde dans les livres, ramassé des calendriers et des chemises cartonnées. J'ai apporté tout cela à Omar et il a commencé à peindre dessus. Je lui ai aussi amené des vieux crayons, des plumes et une boite de peinture pour enfant. Quelqu'un m'a alors envoyé un livre sur Salvador Dali , un livre magnifique avec des reproductions sur papier glacé des oeuvres de Dali. Je l'ai donné à Omar.

Des semaines plus tard, Omar a frappé à ma porte et, avec un sourire timide, il a posé sur ma table un paquet enveloppé dans un chiffon. Chaque feuille présentait des images incroyables : un oiseau dont le bec se transforme en arbre, un homme noir à l'air féroce qui tournoie à travers un toit en pointe, un chasseur dont la flèche se transforme en cerf et traverse le ciel en direction d'un volcan en éruption. Omar était devenu un surréaliste ! "Dali" soupira-t-il, "j'adore Dali".

J'ai amené ses peintures à Dakar et les ai montrées à des gens du Peace Corps, de l'ambassade américaine et des bureaux de l'USAID. Ils m'ont parlé de la foire annuelle aux arts de l'ambassade, et j'y ai inscrit Omar. Nous sommes allés à la Foire, Omar et moi, et nous avons installé ses peintures sur des chevalets et sur une longue table. Le site de la Foire , au sommet d'une falaise à cöté de Dakar,offrait une magnifique vue sur l'océan. La journée était parfaite, ensoleillée avec une petite brise et les rayons du soleil striaient l'azur du ciel comme des voiles cosmiques..

Omar riait beaucoup lorsque les gens venaient contempler son travail, d'un rire nerveux, comme quelqu'un que l'on testerait pour trouver une maladie grave. Il était hors de son élément, embarrassé de se trouver dans le monde des riches toubabs, des blancs qui conduisent des voitures comme celles de ses rêves. Il répondait à leurs questions au sujet de son art, répétant inlassablement son histoire; "l'art de dessiner ou de peindre, je ne l'ai appris nulle part, seulement par le fait de vouloir matérialiser ce que je veux à travers un crayon ou sur le sable. "

Les gens étaient intéressés, impressionnés, même. Le chef de la Mission USAID lui a acheté un tableau pour vingt dollars, puis quelqu'un de l'ambassade et encore la femme de l'ambassadeur.

Omar n'avait jamais vu autant d'argent. Il a tout dépensé : du riz pour sa famille, des semences pour leurs jardins, un nouveau pagne pour sa mère et des chaussures d'occasion pour les gamins du village. Je lui ai dit de garder un peu d'argent pour s'acheter du matériel de peinture, mais cela était longtemps avant que je comprenne son besoin absolu de partager ses biens avec la famille et la communauté

J'avais déjà travaillé avec des Sérères qui avaient des camping, des bungalows pour touristes sur la plage, essayant de rivaliser avec les quelques grands hôtels français. Afin de promouvoir ces entreprises, j'avais obtenu une petite subvention de USAID pour placer une annonce dans le journal du NAACP intitulé The Crisis. J'ai conseillé à Omar de créer une illustration pour cette annonce. Il n'avait jamais entendu parler d'"art commercial" et nous avons discuté sans fin sur le but du dessin - attirer des touristes Afro-Américains au Sénégal. Plusieurs fois il m'a apporté des dessins qui ne reflétaient pas l'intention de l'annonce jusqu'à ce que, finalement, il y arrive : un dessin du continent africain avec la tête d'une femme endormie, avec comme boucle d'oreille l'île de Madagascar. Dans la tête de la femme, elle rêve d'un joueur de tam-tam, de palmiers et d'une case africaine. La légende était "nibbi sa deck", revenez au Sénégal. L'annonce est parue dans "The Crisis" pendant plusieurs mois et a attiré quelques tour-opérateurs américains. Omar a été payé 700 dollars, assez pour faire vivre sa famille pendant une année. 

Nous n'arrêtions pas d'avoir des idées. Toute suface semblait faite pour le pinceau d'Omar. Il a décoré des cabanes dans des campements sénéglais, des flores et faunes surréalistes sur des portes et des murs et souvent des randonneurs isolés s'y intéressaient et lui achetaient des peintures. On pouvait deviner dans les irrégularités de mon portail métallique un visage et, de son pinceau habile, il en a fait un esprit féroce. 

Dans le village de Fimela où je vivais, nous avons remarqué un mur de ciment haut de près de deux mètres et d'une longueur de 300 mètres devant l'école. Il était juste en face de la route menant à l'un des grands hôtels français. Ce mur appelait une fresque. Omar l'a couvert de paysages disparus il y a fort longtemps lorsque le pays s'est désertifié. Des rivières étincelantes arrosent des jungles inconnues, des fruits et légumes poussent partout, des lions, éléphants, oiseaux innombrables , personnages d'une grande beauté jouant de la flûte et du tam-tam, vivent tous en bonne harmonie. Il a peint un Paradis de beauté et d'abondance, une légende écologique de son pays.

Nous avons été voir le principal de l'école et les instituteurs et nous leur avons suggéré de construire une case sur le terrain de l'école qui montrerait la vie des Sérères des précédentes générations. Les élèves ont apporté des objets de chez leurs grands-parents - un harpon, des paniers de paille ou de bois, des ustensiles en métal faits à la main - et ils ont créé un écomusée. Omar et moi sommes allés demander aux propriétaires de l'hôtel d'amener leurs touristes là pour qu'ils voient l'ancienne culture Sérère et donnent un peu d'argent pour les projets des enfants.

Cependant, les djinns d'Omar continuaient à le ronger. Je commençai à m'inquiéter de sa santé car il devint si mince que ses vêtements pendaient sur sa délicate ossature. Il m'assura qu'il mangeait bien mais ne pouvait pas digérer les graines traditionnelles - couscous, millet, sorghum. Il préférait du poulet et des oeufs, mais il n'y en avait pas beaucoup à la maison. J'ai donc eu honte lorsqu'il m'a apporté un poulet de leur poulailler de la part de son père comme remerciements pour mon aide. Omar vivait en état d'épuisement permanent, travaillant dans les champs la journée et calmant ses démons la nuit. Il fumait de grosses cigarettes roulées à la main - je ne sais pas ce qu'il y avait dedans - lorsqu'il n'avait pas de Marlboros. Il buvait un quantité innombrable de tasses de thé vert avec des montagnes de sucre, lorsqu'il n'avait pas de bière. Lorsqu'il eut vraiment trop mal à l'estomac, il alla voir un guérisseur traditionnel qui l'a convaincu qu'il avait un serpent dans l'estomac. Il mit ses mains sur son ventre et, avec de grands yeux, dit "je peux le sentir bouger. Quelquefois il fait des bruits".

"C'est tes intestins que tu sens" lui dis-je en lui donnant une brève leçon d'anatomie. Omar cependant continua à chercher un traitement dans le monde des esprits jusqu'à ce qu'il s'affaiblisse tellement, avec de telles crampes, qu'il finit par être hospitalisé à Dakar. Il fut opéré pour des ulcères, une hernie et traité pour un épuisement général et resta à l'hôpital pour sa convalescence. Il n'a jamais récupéré sa force antérieure, mais son courage est demeuré inaltéré.

Un de ses clients randonneurs le "découvrit" organisa des expositions de son oeuvre dans une galerie parisienne, Bidon V, et publia sa collection illustrée de contes et traditions Sévères. Un viticulteur le contacta pour qu'il dessine les étiquettes de ses bouteilles. Il créa des cartes postales et ouvrit une discothèque dont les murs rutilaient de ses peintures. Dans la même pièce il créa un "cinéma" et montra des vidéos aux villageois qui payaient 25 centimes pour s'asseoir par terre et regarder des films. 

Sa prospérité croissante donna à Omar un nouveau sentiment de fierté légèrement teinté d'orgueil qui faisait un peu regretter le charme de sa simplicité antérieure. A 40 ans, il était toujours la proie de ses génies, mais il y en avait aussi quelques nouveaux. Puis l'électricité est arrivée dans le village voisin de Dioffior où des professeurs ambitieux créèrent un atelier d'informatique pour les étudiants et les villageois. J'allai le visiter avec Omar et, tout en bavardant, je cherchai sur Internet le site de Bidon V et y trouvai la biographie d'Omar, sa photo et quelques-unes de ses peintures. Il n'avait jamais vu d'ordinateur, ni Internet. Il était médusé, les yeux emplis de crainte et de fascination comme s'il voyait un autre de ses génies sur l'écran. Il en est resté muet lorsque je lui ai expliqué que sa vie, sa photo et ses oeuvres pouvaient être vues dans le monde entier.

"Je vais apprendre ça" murmura-t-il. Comme si c'était juste un autre crayon, ou une plage de sable, pour créer une nouvelle peinture.

LEITA KALDI
Kobongoye , Senegal, May 22 2007

Leita Kaldi Sénégal 1993-96) a été Administratrice de l'Hôpital Albert Schweitzer en Haiti jusqu'à sa retraite en 2002. Article traduit de l’anglais, on line : http://www.worldviewmagazine.com/issues/dispatches.cfm?id=54